ANPERE | Association Nationale pour la Prévoyance, l'Epargne et la Retraite | Partenaire d'AXA

Aidant 12 février 2026

Devoir moral et normes sociales 

Dans notre précédent article « Ces facteurs qui alourdissent la charge des aidants », nous avons vu que ce ne sont pas seulement les tâches objectives (aides aux actes de la vie quotidienne par exemple) qui pèsent sur les aidants, mais des facteurs émotionnels, rarement conscients, qui agissent en sourdine.

Parmi ceux-ci l'interprétation excessive du devoir moral et des normes sociales peut jouer un rôle dans le risque d'épuisement de l'aidant.

Nous allons dans cet article nous attacher à les identifier et à les remettre en perspective.

De la valeur humaine à l'injonction intériorisée

Le devoir moral vis-à-vis du proche aidé est une valeur humaine qui fonde l'entraide et la solidarité.

Cependant, lorsque son interprétation devient trop rigoriste, l'aidant s'impose ou s'interdit certaines choses :

  • il s'impose une obligation d'être toujours au service du proche aidé,
  • il s'interdit tout temps personnel, toute défaillance, toute attention pour lui-même. 

 

Cette interprétation contraignante ne tient compte ni de la fatigue, ni des limites humaines et transforme l'aide en épreuve permanente non reconnue par l'aidant lui-même. 

Ainsi la contrainte devient autant intérieure que liée aux obligations réelles et objectives d'accompagnement du proche en perte d'autonomie. 

Dans ce cas, même sur des temps normalement liés au répit, la charge ne cesse pas.

Par exemple, lorsque les aides à domicile interviennent, l'aidant ne s'en remet pas totalement aux professionnels, mais conserve une vigilance, un regard permanent sur l'aide apportée. Cette vigilance peut parfois prendre la forme d'une critique, ouverte ou intériorisée, fondée sur la conviction que nul ne ferait aussi bien que lui-même. 

Du devoir de solidarité à l'enfermement moral 

L'intériorisation excessive des normes sociales joue également un rôle aggravant dans la charge ressentie par l'aidant. 

Considérer qu'il est de son devoir d'aider les siens fonde bien sûr les bases de la famille... mais vouloir assumer seul ce devoir revient parfois à se sacrifier en ignorant ses propres besoins. Dans cette vision, accepter de l'aide serait un signe d'échec ou de faiblesse. 

Ainsi l'aidant se juge en permanence... alors même que personne ne le juge.

Il se condamne s'il estime qu'il ne fait pas suffisamment... alors même que personne ne le condamne. 

L'aidant s'enferme dans un idéal d'aidant parfait qui expose à l'épuisement, au ressentiment ou à la perte de sens de sa propre vie. 

Si l'aidant peut facilement objectiver les tâches matérielles qui lui incombent, il lui est beaucoup plus difficile de pendre conscience de l'obligation personnelle qu'il s'impose. 

Or ces interprétations du devoir moral et/ou social sans marge de manoeuvre sont des constructions mentales et non des contraintes réelles. 

Il est important d'en prendre conscience pour les mettre à distance et redimensionner son rôle d'aidant lorsqu'il devient synonyme de sacrifice. 

Déconstruire les injonctions silencieuses

Le devoir moral ou les normes sociales pèsent d'autant plus que l'un et l'autre ne sont jamais formulés clairement. Nombre d'aidants peuvent se conformer ainsi à des attentes supposées qui ne sont pourtant jamais exprimées.

Dans ce schéma, le regard que l'aidant prend l'habitude de poser sur lui-même peut devenir bien plus oppressant que le regard des autres. 

Déconstruire ces croyances ne revient pas à renoncer à ses valeurs ou à se désengager.

Bien au contraire, c'est mettre en perspective son rôle d'aidant en l'inscrivant dans un meilleur équilibre entre l'aide et la préservation de soi-même. 

Comment une valeur devient une croyance  

Le processus de dérive d'une valeur vers une croyance est assez simple en réalité : 

Par exemple :

► prendre soin est une valeur, une aptitude de l'être humain, un élan spontanné motivé par l'affection ou l'empathie, 

► mais «je dois toujours être disponible pour prendre soin » est une croyance,

► cette croyance se transforme en exigence intérieure consistant à déduire que « si je ne fais pas tout, je ne suis pas à la hauteur de mes devoirs ». 

Dans ce cas, ce n'est plus le fait de prendre soin qui épuise, mais l'exigence excessive qui s'y greffe.

La valeur de départ « prendre soin » est devenue une croyance qui elle-même s'est transformée en injonction. 

Ou encore :

► la responsabilité vis-à-vis des autres est une valeur humaine. Elle renvoie aux notions d'engagement, de fiabilité, de confiance.

► mais « je suis responsable de tout et je dois tout assumer » est une croyance,

► cette croyance glisse vers la conviction intime que « si je ne suis pas là constamment, quelque chose de grave pourrait arriver et ce serait de ma faute ». Cela génère une pression culpabilisante. 

Dans ce cas, la valeur de départ « assumer ses responsabilités » a glissé vers le fait de se sentir responsable de tout ce qui relève de la maladie, de l'âge, des aléas de la vie etc.

Ces exemples montrent que le passage d'une valeur à une croyance puis à une injonction peut s'opérer de manière insidieuse, sans que l'aidant en ait pleinement conscience. 

Ce glissement transforme l'élan initial en contrainte et fait de l'engagement une pression constante. 

Le schéma intérieur qui prévaut alors dans la relation d'aide est devenu rigide et s'auto-alimente au fil du temps. 

ARTICLES N° 156 et 157: La Maison des Aidants® Association Nationale / ANPERE

Déconstruire les croyances

pour reconstruire les bases de la relation d'aide 

Interroger l'accompagnement et l'engagement vis-à-vis du proche aidé ne remet en cause ni l'un ni l'autre.

C'est la façon de les exercer qu'il convient de questionner pour revenir à une dynamique de la relation d'aide plus équilibrée.

Cela n'est pas forcément simple... mais cela n'est pas non plus nécessairement compliqué ou impossible. 

On peut s'exercer au quotidien à remplacer une proposition par une autre. 

Par exemple au lieu de « Je dois », on peut se demander :

  • Qu'est-ce qui est possible pour moi dans telle situation ?
  • Où se situe ma limite et que se passe-t-il si je décide de la respecter ?
  • Que puis-je accepter ou refuser sans me mettre en difficulté ?
  • De quoi suis-je responsable et de quoi ne le suis-je pas ?
  • A quel moment, ou à quel niveau, l'aide que j'apporte impacte-t-elle ma santé, ma vie personnelle, mon besoin de repos ?
  • Dans les conditions actuelles, l'aide que j'apporte est-elle raisonnablement tenable dans le temps ?
  • Quels ajustements puis-je apporter pour me projeter dans la durée de l'accompagnement ? 
  • Puis-je aider sans m'effacer moi-même ? 
  • Les exigences ou les besoins de mon proche sont-ils réellement tels que je les définis ? 
  • Puis-je mobiliser autour de moi des aides (amicales, familiales, professionnelles...) pour faire de mon engagement personnel un engagement partagé et soutenu ? 

Lorsque l'aidant accepte d'interroger certaines croyances qu'il s'est forgées, il ne renonce pas à ses valeurs. Bien au contraire, cela peut lui permettre de les exercer pleinement et en conscience, tout en allégeant la charge morale qui ne produit que fatigue ou stress.

Ce déplacement du regard et ces interrogations, loin d'affaiblir son rôle, en renforce au contraire la qualité et la durée. 

On parle en économie du développement durable ou soutenable. 

Un parallèle peut être fait avec le rôle d'aidant : un accompagnement soutenable et durable consiste à cultiver ce qui donne sens à la relation et à alléger tout ce qui est susceptible de l'épuiser. 

Vous aimerez aussi

Tous les articles